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  Jasmine Narcisse
Mémoire de femmes
Un apanage des femmes:
l'assistance sociale
     
 
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« (...) il me semble que les deux termes: FEMME ET ŒUVRES s’épousent naturellement et forment pour ainsi dire une alliance harmonieuse, une soudure totale»

Yvonne Mayard Salgado

 

Etonnant et particulier, ce demi-siècle écoulé de 1804 à 1860. Marqué, très tôt, en effet, au sceau d'une préoccupation quasi exclusive et étroite du politique, il se distinguera, vis-à-vis du social et de l'humanitaire, tout au moins, par un désintérêt singulier. Dans ses élans caractéristiques, en vain chercherait-on cet esprit bienveillant d'aide et de relèvement appelé pourtant si impérieusement par le moment et encore moins, croit-on, cet engouement si manifeste pour les initiatives de cet ordre, pâture des siècles ultérieurs de notre histoire. De toutes les femmes qui s'y sont distinguées, n'est-il pas significatif et pour le moins frappant que la seule à retenir l'attention pour des motifs n'ayant que maigrement trait à la politique soit Claire-Heureuse; et ses œuvres dans le domaine ingrat du secours, on le voit, en feront une figure insolite, isolée, sans influence notable sur l'époque.

Il faudra attendre les années 1860 pour que soit donné, et de manière décisive, le coup d'envoi à l'Assistance Sociale. En effet, sous l'impulsion du Concordat dont le but premier est la régularisation et l'organisation du culte en Haïti, prend corps, à partir de 1865, avec l'arrivée dans le pays de congrégations religieuses diverses(1), une véritable floraison d'œuvres sociales d'une présence relativement continue, tant à la Capitale que dans les principales villes de province, et ce, aussi bien dans le domaine de la santé, de l'éducation, que dans celui plus large de l'aide morale et matérielle. Particularité notable, ces entreprises, pour la plupart religieuses d'initiative sinon d'inspiration, généralement reconnues d'utilité publique après quelques années de fonctionnement, verront, jusqu'à la tentative de leur organisation par les pouvoirs publics en 1939(2), leur création, leur direction et leur développement, le fait et le soin quasi exclusifs des femmes.

A croire que, mettant rageusement à profit et de manière résolue cette voie nouvellement offerte, la femme haïtienne, pour se venger d'une inactivité multiséculaire autant sans doute que pour laisser libre cours à quelque souci latent d'affirmation trop longtemps contenu, se décide enfin à sortir de chez elle et, sur ce terrain familier où prendront comme tout naturellement racine des préoccupations en prolongement, tant soit peu, du foyer, à marquer d'une empreinte durable et profonde le quotidien déplorable et houleux de son pays.

Dans cette véritable «armée du salut» qui en résultera, il reste difficile, embarrassant même, d'isoler des figures de proue, l'accent, la plupart du temps, portant moins sur les acteurs, moins sur des personnalités évidentes que sur des entreprises, éparses certes, mais dont la générosité, pour souffrir des limitations inhérentes à cette forme d'intervention, ne s'en trouve pas moins à rivaliser d'assiduité et de conviction(3). Cela dit, bien que partageant avec d'autres plus anonymes les traits d'enthousiasme typiques de cette démarche, certains noms cependant, méritent d'être mis en exergue pour le rayonnement et l'envergure de leur action à une époque où la notion de service public de base, quasiinexistante des programmes de gouvernement, ne semble aucunement constituer une priorité de l'État.

(1) Le premier contingent des Frères de l'Instruction chrétienne de Plœrmel arrivera à Port-au-Prince en mai 1864, les Sœurs de Saint-Joseph de Cluny et de Sacré-cœur de Marie en juin 1864, les Filles de la Sagesse en 1875.

(2) Le président Sténio Vincent, qui dans ce même esprit d'assistance, contribuera à la fondation de nouvelles entreprises tant publiques que privées, promulguera une loi prévoyant «l'organisation d'un Commissariat d'assistance fonctionnant sous la direction du Service national d'hygiène et chargé de la distribution des fonds provenant de dons et de nouveaux impôts institués pour la Caisse d'assistance» lesquels fonds seraient répartis entre «les asiles d'enfants et de vieillards déjà existants et à installer en différentes parties du pays».

(3) Au Congrès national des femmes haïtiennes (avril 1950), Madeleine Sylvain-Bouchereau fera ressortir l'urgente nécessité d'une coordination qui renforce, optimise ce gigantesque effort féminin. Sur sa proposition avisée, il sera donc décidé la création du Conseil National des Femmes haïtiennes, qui servirait d'intermédiaire entre l'Assistance publique nouvellement instituée par le gouvernement et les œuvres privées. Un comité ad hoc, composé de Elda Pierre (Jérémie), Germaine Dennery (Cayes), Mme Thomas Pierre-Phillipe (Port-de-Paix), Mme Raymond Laroche (Cap-Haïtien) et Madeleine Sylvain-Bouchereau elle-même (Port-au-Prince) sera immédiatement mis sur pied avec pour mission de travailler à «une enquête générale sur les besoins sociaux de chaque localité et à faire des recommandations pour une meilleure utilisation de l'effort féminin.»(Le Féminisme, 1951)


 

Noguessine Pressoir (1830 - 1915,17 septembre).

Pieuse, quitte très jeune la maison familiale où est contestée l'orientation monacale qu'elle entend donner à sa vie. Voulant prodiguer des soins de santé autour d'elle, elle s'enquiert des procédés de la médecine locale, étudie la botanique, fréquente le Dr Elysée Duplessy qui l'initie à la nosologie et la pharmacologie, le Dr Dehoux qui l'introduit à l'anatomie et à la physiologie. L'habitude se prit vite de venir consulter «Sœur Noguesse» qui réussissait des cures quasi miraculeuses et préparait elle-même des potions à partir de plantes en provenance de sa cour, véritable herbier médicinal qu'elle entretenait elle-même. Jusqu'à sa mort, Noguessine Pressoir s'occupera d'éducation, d'assistance aux indigents et d'évangélisation de jeunes délinquants.

Pénélope Faine

... et 9 autres dames décident (29 janvier 1869) de fonder une association dont l'objectif est de venir en aide à toutes les détresses par tous les moyens (aumônes en argent, dons en nature, vêtements, médicaments, fournitures scolaires...) Ainsi naît l'Association des dames de Saint-Francois de Sales, doyenne des œuvres de bienfaisance haïtiennes.

Astrée Lechaud (1836 - 1934)

A la succession en 1875 de Pénélope Faine à la présidence de l'Association des Dames de Saint-Francois de Sales, elle décide de la fondation de l'Hospice Saint-Francois de Sales qui offre secours à domicile, soins hospitaliers, dons de vêtements, de médicaments... Construit au portail Saint-Joseph en 1881, pillé et démoli au cours des insurrections de 1989, l'Hospice est reconstruit peu après à l'angle de la rue Réunion et de la rue Bretagne (actuelle rue Charéron). La présidence de Mme Pierre Hudicourt (1923) verra, sous la direction médicale du Dr Paul Salomon, l'Hospice prendre un essor déterminant avec la création des services de gynécologie, d'oto-rhino-laryngologie, d'ophtalmologie et de radiologie, et l'acquisition de l'ancien laboratoire du Dr Audain. En 1932, un an après sa reconnaissance d'utilité publique, l'Association fonde un ouvroir et 4 cantines qui, faute de fonds, fermeront leurs portes peu après.

Justinine Etienne

A la tête d'un groupe d'amis, elle fonde au Cap l'Hospice Justinien (1873) dont la direction est confiée à des religieuses.

Les zélatrices de Saint-Vincent-de-Paul

...sous la présidence de Mme Julien Dussek, une co-fondatrice, se voient confier en 1897, la gestion de l'Hospice Saint-Vincent-de-Paul, seul hospice civil du gouvernement et le redynamisent, jusqu'en 1916, année où l'administrateur civil de la commune de Port-au-Prince en fera notre actuel Hôpital général en l'unissant à l'ancien Hôpital militaire.

1892, l'Hospice des Cayes est créé.

En 1893 est créée l'Orphelinat de la Madeleine qui receuille les petites orphelines pauvres qui bénéficient jusqu'à 21 ans de cours classiques, de travaux de couture et de broderie.

L'Association mixte de l'Œuvre chrétienne (fondée en 1905)

...dont la section féminine s'occupe d'action sociale verra tour à tour à sa tête Mme Duverna Jean, Henriette Bistouri-Victor, Luce Archin-Lay, Corinne Audain-Jardine, Mme Pérez-Richez, Théodora Holly, Olivia Rosemond, Lucile Prophète, Henriette Biambi...

La Société Dorcas

...créée également en 1905 avec l'établissement officiel de l'Église adventiste d'Haïti, présidée par des dames adventistes, offre de l'aide aux familles nécessiteuses.

Un comité de dames de l'Eglise protestante dirige L'Action chrétienne westleyenne.

Sous la présidence de Jeanne Morel qui succède à Andrée Supplice et à Mme Régis Niol, Les Pupilles de Saint-Antoine, fondée en 1926, dans le but «d'intéresser les jeunes filles de l'élite aux enfants pauvres», entretient une école fréquentée régulièrement par 1200 enfants, une cantine qui offre un repas à 40 enfants par jour, un atelier d'initiation des garcons à la cordonnerie, la vannerie, l'ébénisterie et un dispensaire. L'école et le foyer sont dirigés par Mme Phocion-Sanon qui préside également Le Patronage de la Sainte Famille (fondée en 1933) entretenant un patronage et une école dans le quartier compris entre le morne Marinette et Saint-Martin. Ce groupement est, avec Le Noël, comité rattaché à l'Association noëliste francaise, le premier à inciter la participation des jeunes aux interventions sociales considérées jusqu'alors comme la chasse gardée de l'église, des vieilles dames et des médecins.

1926 voit également la fondation au Cap du Cercle Printania, une des associations féminines les plus importantes du pays.

Pauline Rouzier-Bermingham

Venant s'installer avec son mari en 1922 dans la ville des Cayes, elle tente de répondre à la vague de dénuement, de misère et de mendicité qui sévit alors dans la ville. Avec l'aide de Mlle Eugénie Pierre, Mr Duvivier Hall, Dr David Ledan, P.N. Ledan, Alwin Gerdes, elle commence une action qui débouche aussitôt _ on est au mois de février 1923- sur La Charité, s'il vous plaît. En peu de temps, un terrain s'acquiert, où s'élèvent des hangars de mise à l'abri des pauvres et sans-logis de la ville. Elda Benoît y adjoint les terrains adjacents de sa propriété amenant ainsi l'ensemble à une dizaine de carreaux.
Quand, plus de 20 ans plus tard, l'administration de l'Œuvre fut confiée à l'Evêque des Cayes, "elle donnait la nourriture, le logement et l'instruction à plus de 75 enfants receuillis dans les rues. Trois instituteurs étaient employés. Une centaine d'indigents adultes étaient aussi soignés et entretenus…"

Résia Vincent

Sœur du président Sténio Vincent, elle fonde en 1935 à La Saline, cité ouvrière nouvellement construite, du reste, par le président de ses fonds personnels, Les Enfants assistés. Cette œuvre vouée à la protection de l'enfance et entretenant un orphelinat de 200 petites filles est confiée à la Congrégation des Sœurs salésiennes. Consciente sans doute de la nécessité de renforcer et de pérenniser les actions entreprises, elle porte le gouvernement à organiser l'Assistance publique par la création en 1939 de la Caisse d'assistance publique, laquelle permet l'ouverture d'asiles et d'internats dans les principales villes du pays. A leur mort, Résia et Sténio Vincent légueront par disposition testamentaire la totalité de leurs biens aux œuvres salésiennes pour l'enfance nécessiteuse de La Saline.

Docteur Rodolphe Charmant et sa femme

...fondateurs des Colonies scolaires de vacances, créent la Maison Claire où les enfants pauvres sont receuillis pendant un mois de vacances.

Jacqueline Wiener Silvera et Jeanne Perez

...fondent en août 1939 La Ligue pour la Protection de l'Enfance. «Campagnes de presse, conférences dans les villes et les campagnes, lois pour la protection des enfants en service, enquêtes menées par des groupes d'inspectrices scolaires, assistance médicale, procès en faveur des mineurs...», il n'y aura alors aucune limite aux actions entreprises au bénéfice des enfants en domesticité. Mme Wiener Silvera dirige aussi La Pouponnière, garderie fondée en novembre 1942 par les docteurs Maurice Armand et Louis Roy dans dans les parages du marché Salomon et où les nourissons des marchandes sont gardés par des jeunes filles et des dames diplômées de l'Ecole de puériculture du Dr. Armand qui leur prodigue tous les soins.

Sœur Joan Margaret

...fonde en 1947 L'Ecole Saint-Vincent-de-Paul, pour la rééducation des enfants handicapés (subventionnée par l'Eglise épiscopale puis par une association mixte non confessionnelle pour la réhabilitation des infirmes). Cette école fonctionne aujourd'hui encore.

La Goutte de lait créée en 1949 sur la demande du docteur Boulos et de quelques médecins du Centre d'Hygiène, donne du lait aux enfants sous-alimentés de La Saline. Dirigée par un comité présidé par Mme Attié.

Yolette Magloire

...épouse du président, le général Paul-Eugène Magloire, bénéficiant d'une forte contribution de l'État, fonde en 1950 La Fondation Madame Paul E. Magloire qui s'est révélée à date la plus importante par son budget (environ cent mille dollars pour le simple exercice 1952-1953) et ses activités (distribution de vêtements et d'argent, création d'une garderie, d'un foyer-école, de cantines, d'un restaurant populaire, installation de quatre ouvroirs dans les villes de province pour les «femmes du peuple»).

 

Sources diverses:

- Jeanne Sylvain, Les Œuvres Sociales dans Femmes hsaïtiennes, op.cit. p255
- Jean Fouchard, Regards sur l'Histoire, p205
- Madeleine Sylvain-Bouchereau, , op. cit. p80 et suiv.
- Georges Corvington, op. cit. tome 7, p192 et suiv.
- Le Féminisme, 1951.
- Yvonne Mayard-Salgado, op.cit. dans Le Féminisme, p19 et suiv.

 
     
 
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