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  Jasmine Narcisse
Mémoire de femmes
Yvonne Hakim-Rimpel
1906 - 1986
     
 
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«Notre ligne de conduite sera inspirée des nobles traditions du journalisme qui se conçoit dans l'indépendance du caractère, la conscience du devoir, l'amour de la vérité, et le sain respect des principes démocratiques qui représentent, à l'heure actuelle, les pivots de notre vieille civilisation occidentale.» **

Yvonne Hakim Rimpel

De Marie Louise Horatia Benjamin et de Eli Abdallah Hakim, elle naît à Port-au-Prince en 1906. Unie au berceau au fils d'une famille amie (Anis Sassine), quel ne sera son dépit quand, à 14 ans, elle se verra dans l'obligation de passer outre cet intérêt passionné voué très tôt aux études, pour se donner à son promis. Non résolue à la servitude d'une tradition autoritaire, elle décidera alors, par la lecture, la fréquentation des salons littéraires et, sous le judicieux conseil de Paul Savain, celle tout aussi assidue de l'École de Droit, de parfaire seule sa formation et ce, à la réprobation ouverte de parents qui renonceront une fois pour toutes à comprendre le jour où de concert avec son mari (dont elle restera une amie toute sa vie), elle décide, malgré la naissance de leur fille, de mettre fin à une union nullement appelée, somme toute, de leurs vœux réciproques.

En 1934, parmi les jeunes et très actives fondatrices de la Ligue féminine d'action sociale on ne s'étonnera nullement de compter Yvonne Hakim appelée au sein de la rédaction de La Voix des femmes, à jouer un rôle de premier plan. Très impliquée socialement, elle est alors également correspondante à Port-au-Prince de La charité s'il vous plaît, œuvre de bienfaisance qui a élu son terrain d'action dans la ville des Cayes, autant que membre de la Ligue contre l'Analphabétisme (à l'époque ses enfants, nous rapporte l'une de ses filles, verront leur argent de poche ainsi que leur sorties gagnés en fonction du nombre de cours dispensés au personnel domestique des maisons du quartier réuni sur sa galerie improvisée pour la circonstance en école du soir).

1946 retrouve évidemment Yvonne Hakim-Rimpel mobilisant toute son énergie en faveur des libertés démocratiques. Revenue très vite de l'euphorie de la bataille gagnée, et, déçue peu après de l'orientation étroite et mesquine vite prise par le mouvement tant prometteur de janvier, elle décide d'élargir son champ d'intervention en dehors de la Ligue et fonde Escale, un bi-hebdomadaire d'information dans le but d'élargir et de donner voie aux acquis récents (1er avril 1951). Elle en sera pendant 6 ans, la gérante, le moteur, l'éditorialiste et la principale rédactrice aux côtés d'éminents collaborateurs. Du temps de reste, elle trouvera également à accorder au théâtre et sera à côté de Cylotte Coicou, Jacqueline Wiener-Silvera, Charles de Catalogne, Simon Desvarieux, Lucien Lemoine et Edouard Dupont, un des acteurs de la pièce Cyclône , de Sommerset Maugham jouée au Rex Théâtre le 9 mai 1949 à la soirée inaugurale de la Société nationale d'Art dramatique, nouvellement créée.(1)

Déjoïste convaincue, elle participe activement à la campagne électorale de 1957. Peu avant ces élections, sa revue qui ne mâchait pas toujours ses mots aux agissements de l'heure publie A moi général, deux mots, article qui n'est ni plus ni moins qu'une révélation de ces basses manœuvres auquelles se prête impunément le général Kébreau afin d'assurer la montée au pouvoir de son favori en l'occurence Francois Duvalier, le même, du reste, à qui elle avait déjà bien pris soin de signifier de vive voix qu'elle n'entendait aucunement compter de ses promoteurs. La dernière édition de Noël 57, au demeurant la dernière parution de Escale, et qui voit sous la manchette: Peuple à genoux, attends ta délivrance, Hakim Rimpel, entre autres protestations, s'élever énergiquement contre la récente arrestation de Gilberte (Boubou) Vieux, constituera comme le sommet de cette virulence et de cette manière ironique dont elle s'était fait une arme de choix durant toute cette campagne contre Duvalier.

L'affaire Hakim Rimpel

Duvalier gardant encore intacte cette couleur d'homme de progrès lui servant de voile, voire de tremplin, Yvonne Hakim-Rimpel devait être loin de soupçonner quelle face infernale masquait la cible d'apparence impotente et bonhomme de ses saillies. Cela lui vaudra de faire les frais de cet épisode douloureux et sanglant du mois de janvier 1958, préfiguration d'autres non moins sanglants s'échelonnant implacablement tout au long d'un règne qui, mal assuré encore sur ses béquilles, prend un soin minutieux, en attendant l'audace des grands jours de la milice, de perpétrer ses forfaits diurnes et nocturnes sous la cagoule(2). En effet, cette nuit-la, «une demi-douzaine d'hommes armés s'introduisent par effraction chez Mme Yvonne Hakim-Rimpel, une journaliste de l'opposition. Celle-ci ainsi que ses deux filles sont en train de dormir à l'étage supérieur. Les visiteurs masqués font irruption et les malmènent sévèrement. Ayant abandonné les enfants sur le trottoir, ils s'éloignent en emmenant la mère avec eux. On retrouvera cette dernière le jour suivant sur une route peu fréquentée près de Pétionville. A demi inconsciente, dépouillée de la plus grande partie de ses vêtements, c'est dans un état critique qu'elle est dirigée immédiatement vers l'hôpital. La Ligue féminine d'action sociale aura beau protester, la police ne bougera pas...»(3)

Une de ses filles nous donnera certains détails encore plus traumatisants de cette fameuse nuit de janvier qui ouvre le dossier de la désormais célèbre Affaire Hakim-Rimpel. Ces hommes auraient immobilisé un fils de madame Rimpel (Charles) et l'aurait forcé à assister à la violente scène de ses sœurs battues (Gladys perd deux dents, a l'œil gauche amoché), et au constat de sa mère enlevée, pieds nus, en chemise de nuit. A l'aube le lendemain, dans ce fourré, désert à l'époque, du haut de Delmas où elle est laissée pour morte, c'est une femme nue et saignant de partout que découvrira tout à fait par hasard M. Harry Delaquis. Chez son beau-frère, alors ministre de Duvalier où elle est immédiatement ramenée, un accueil plutôt réservé la décide à chercher refuge chez le colonel Paul Thimothée, un autre de ses parents. Pour ramener à la vie cette femme battue à mort, violée sauvagement, il faudra à son médecin traitant, le Dr Mathieu, près d'une dizaine d'heures d'intervention et deux mois d'hospitalisation!

Les journaux de l'époque, Le Matin, Indépendance, Le Nouvelliste, feront état de l'événement, publieront une note de protestation de La Ligue signée de 36 femmes (Indépendance du 9 Janvier) ainsi qu`une copie de la lettre que dans l'espoir de voir s'amorcer une action, elles avaient cru bon adresser au ministre de l'Intérieur (publiée dans La Phalange du 11 janvier)(4). Mais il ne faudra pas moins les réactions et les protestations aussi bien de la presse étrangère que d'associations de droit humain pour décider le gouvernement à ouvrir, 4 mois après cet odieux forfait, une enquête qui, du reste, sera fermée peu de temps après, «Mme Rimpel et ses filles, ayant été incapables de fournir à la police des preuves suffisantes leur permettant d'identifier les agresseurs»(5). Quatre ans après, de plus en plus décrié par une opinion nationale et internationale indignée de ces méfaits se succédant en nombre et à un rythme inquiétant dans le pays, le régime, désireux sans doute d'une campagne d'apaisement, Yvonne Hakim-Rimpel se verra encore une fois les frais de la plus basse des manœuvres. En effet, alors que depuis longtemps déjà, terrée chez elle, elle semble définitivement avoir rompu tous liens avec le journalisme et la politique, elle reçoit la visite, d'un délégué du pouvoir qui n'est autre que le colonel Jean Tassy lui même, lequel l'invite, après force détours, à le suivre à Fort Dimanche, où, elle serait l'objet d'une pressante convocation. Là, d'une accusation dont elle ne se souvient s'être à aucun moment faite la voix, lui est présenté un démenti dégageant clairement les autorités de toute responsabilité dans l'affaire Hakim-Rimpel, et au bas duquel on lui demande instamment d'apposer son nom. Elle signe. Ce démenti fera aussitôt les frais d'une publication en grandes pompes dans les médias.

Il faudra attendre le départ de Jean-Claude Duvalier en 1986(6) et la publication des Témoignages de Pressoir Pierre, ancien colonel de l'Armée, pour qu'un coin de voile soit, pour la première fois, levé sur cette horrible affaire. Oui, Il faudra attendre ces témoignages car, après plus de 25 ans de militantisme et d'activisme, cette femme qui s'est acharnée inlassablement au triomphe de la Vérité, pour qui la parole, plus qu'une arme quotidienne, aura été l'essence même de toute lutte, n'écrira plus jamais, gardera le mutisme le plus complet sauf pour exhorter ses enfants, à chaque fois qu'elle en avait l'occasion, de ne jamais penser à la vengeance qui détruit et déshonore. Ce n'est qu'à l'approche de sa mort qu'elle fera l'aveu qu'il faisait un beau clair de lune ce soir-là, ce qui lui avait permis d'identifier plus d'un de ses agresseurs.

Yvonne Hakim-Rimpel est morte en silence à 80 ans, le 28 juin 1986, d'une crise cardiaque. Son Adieu à la presse, témoin de ses derniers jours, et sur lequel, confie sa fille, elle ne laissait de travailler, n'aurait pas été retrouvé.

 

* Basé sur notre entrevue avec Madame Maryse von Lignau, fille aînée de Madame Hakim-Rimpel (septembre 1995) et sur les informations receuillies dans les archives de la famille.

** Extrait de Notre Salut, éditorial du premier numéro de ESCALE.

(1) Georges Corvington, op.cit. tome 7, p310.

(2) Ces hommes de main opérant sous la cagoule étaient communément appelés «cagoulards».

(3) Bernard Dietrich et Al Burt dans Papa Doc et les tontons macoutes, p105.

(4) Haïtian Women between repression and democracy, ENFOFANM.

(5) Lettre d'André Faraud publiée dans le Nouvelliste du 25 février 1958.

(6) Dans ces Témoignages, Pressoir Pierre «avoue très honnêtement par ailleurs avoir alors conseillé au président Francois Duvalier de faire «convoquer Mme Rimpel pour lui donner un dernier avertissement», et confirme qu'en fait «Duvalier envoya quelques officiers de sa Maison Militaire dont Jacques Gracia, Franck Romain, José Borges, et les civils Clément Barbot, Eloïs Maître, Luc Désir (...) chez Mme Rimpel, qui a été enlevée en pleine nuit, en présence de ses enfants terrorisés» et que «Les officiers qui avaient participé à cet odieux kidnapping (qui, toujours selon Témoignages, se sont à l'époque enorgueillis d'avoir deshonoré la dame) se sont jugés tellement méprisables qu'ils durent, de peur d'être reconnus, se voiler le visage à l'aide d'un mouchoir: d'où leur nom de cagoulard». Pierre Pressoir, Témoignages: L'espérance déçue (1940-1976).

 
     
 
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