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  Jasmine Narcisse
Mémoire de femmes
Euphémie Daguilh
? - 1834
     
 
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Parmi ces multiples noms de femmes retrouvés en bonne place au tableau d'honneur de Dessalines, un arrêt mérité s'impose sans doute, aujourd'hui encore, sur celui d'Euphémie Daguilh. Thomas Madiou dont l'œuvre, pour ne point faire dérogation, ne laisse de frapper comme étonnamment avare sur le chapître des éclats et des prouesses féminins, la dépeint en ces termes:«En nommant les autres, j'eusse donné des noms ne représentant rien. Mlle Daguille fut non seulement la maîtresse de l'empereur, mais un personnage vraiment historique, un cœur généreux, on peut dire presqu'une héroïne. Elle fit la campagne de l'Est en 1805. Souvent elle a bravé les balles et maintes fois ses mains délicates ont prodigué des soins aux blessés. Elle a joué un rôle honorable aux Cayes, pendant les jours qui ont précédé la révolte contre Dessalines.»(1)

Cette relation étroite entre la demoiselle Daguilh et Dessalines puiserait ses origines probables, s'il faut en croire Saint-Rémy des Cayes, dans ces circonstances particulières qui, au terme de la mémorable guerre du Sud, trouveront celui-ci aux Cayes où il avait pris ses cantonnements, dans un état de santé particulièrement précaire et alarmant. S'improvisant alors sa garde malade en titre, elle passe des nuits blanches à son chevet, et sait si bien se prodiguer à son endroit, qu'il en sortira, nous dit-on, comme un attachement indéfectible. Attachement auquel, dans le sillage de ce général à présent empereur, on devra également de la trouver à Santo-Domingo, lors de cette fameuse campagne de 1805, se dépensant, cette fois-ci, avec enthousiasme et en soins sans nombre pour les blessés. Désormais, l'entourage militaire de l'empereur doit compter avec la demoiselle Daguille. Jeune, pleine de grâces, elle n'aurait pas manqué non plus de se signaler, durant ce rude séjour, comme celle qui souvent donne élan et ton aux plaisirs et qui, lors de ces réjouissances folles que connaîtront alors le quartier général de Gaillard, sait également se montrer à l'occasion, compositrice enjouée d'airs qui feront vogue. De cette époque daterait le carabinier, danse dont elle est l'inspiratrice, et qui, décrétée danse impériale par Dessalines, survivra bien longtemps après son règne.(2)

Les relations de la demoiselle Daguille et de «son cher et bien-aimé Empereur» ne manqueront pas de prendre une tournure quasi «officielle» quand plus tard, imprimés aux frais de l'Etat, ses papiers à en-tête, porteront les inscriptions: Amie de Sa Majesté Jacques, Empereur d'Haïti (3) et que le trésorier des Cayes se verra dans l'obligation de solder des dépenses s'élevant quelquefois à de rondelettes et coquettes sommes. Cet argent servait-il réellement, ainsi que le laissent entendre les Mémoires d'un habitué de ses soirées, le délégué Balthazar Inginac(4), à entretenir les frais d'une police montée par elle pour conjurer les révoltes du Sud? Toujours est-il que Dessalines, qui aurait vu, durant son séjour aux Cayes, ces chiffres s'élever à la faramineuse somme de mille gourdes par jour et à qui la note détaillée de ces dépenses aurait été communiquée par un trésorier aux abois, ordonna de ne lui compter dorénavant que huit cents piastres par mois. On a la confirmation, pourtant, qu'elle tenait salon ouvert ce qui, en sus de l'agrément que ne manquait de tirer un esprit tout épris de fleurs mondaines, comportait l'avantage, les principaux chefs militaires ayant leur entrée chez elle, de mieux circonvenir des influences, pendant essentiel à cette athmosphère de surveillance rondement entretenue et qui la tenait parfaitement informée de complots qui, dans ce Sud aliéné à l'empire, ne manquaient sans doute pas de se tramer .

Ses multiples démarches pour essayer de les conjurer ne s'en révélèrent pas moins vaines. Quand la révolte éclata, la maison de Mlle Daguille fut envahie «par une foule de forcenés qui voulaient la maltraiter et la livrer à toutes sortes de brutalités. En femme d'esprit, elle sut se soustraire à leurs fureurs en leur servant un magnifique dessert et en les égayant de ses chants.»(5)

Après la mort de Dessalines, Euphémie Daguilh épousera l'un des principaux officiers du Sud, le colonel Bellefleur Lacoude, dont elle avait eu des enfants bien avant sa liaison avec l'Empereur. Elle meurt aux Cayes, sa ville natale, autour de 1834.

 

(1) Thomas Madiou, op. cit, Tome III, p361.

(2) Thomas Madiou, op.cit, Tome III, p335,

(3) Ce qui, dans une tentative de réhabilitation de notre héroïne, est présenté par Rulx Léon comme «l'affirmation de sa solidarité à la cause de l'empereur». Rulx Léon, Femmes haïtiennes, p 61

(4) Balthazar Inginac qui occupait alors la fonction de Directeur des domaines de l'Ouest avait été Délégué dans le Sud à la vérification des titres de propriété.

(5) Thomas Madiou, op cit, Tome III, p378.

 
     
 
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